J'ai déjà parler de mon penchant pour Cyrano de Bergerac, voici donc un extrait de la célèbre scène du balcon.
- Mais l'esprit?
- J'en ai fait pour vous faire rester
D'abord, mais maintenant ce serait insulter
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
Que de parler comme un billet doux de voiture!
Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
Nous désarmer de tout notre artificiel :
Je crains tant que parmis notre alchimie exquise
Le vrai du sentiment ne se volatilise,
Que l'âme ne se vide à ces passes-temps vains,
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins!
- Mais l'esprit?
- Je le hais dans l'amour! C'est un crime
Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime!
Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment!
Où nous sentons qu'en nous un amour noble existe
Que chaque joli mot que nous disons rend triste!
- Eh bien! si ce moment est venu pour nous deux, quels mots me direz-vous?
- Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe
Sans les mettre en bouquet : je vous aime, j'étouffe,
Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ;
Ton nom est dans mon coeur comme un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps le grelot s'agite et le nom sonne!
De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé :
Je sais que l'an dernier, un jour, le 12 mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure!
J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes!
- Oui, c'est bien de l'amour...
- Certes, ce sentiment
Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
De l'amour, il en a toute la fureur triste!
De l'amour, et pourtant il n'est pa égoïste!
Ah! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice!
Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi! Commences-tu
À comprendre, à présent? voyons, te rends-tu compte?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre qui monte?...
Oh! mais vraiment ce soir, c'est trop beau, trop doux!
Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous!
C'est trop! Dans mon espoir même le moins modeste
Je n'ai jamais espéré tant! Il ne me reste
Qu'à mourir maintenant! C'est à cause des mots
Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux!
Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles!
Car tu trembles! car j'ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin!
- Oui, je tremble et je pleure et je t'aime et suis tienne!
Et tu m'as enivrée!
- Alors que la mort vienne!
Cette ivresse, c'est moi, moi qui l'ai su causer!